Sifu et le vieil homme.

Une traduction d’un article de Ian Cameron (lien vers l’article original sur FB), élève de Cheng Tin Hung, où il est question de l’usage de poids (lourds) et de leur inappropriation dans le cadre de la pratique du Tai Chi Chuan. Ian y parle de poussée des mains, du type de « force » que l’on exerce au Tai Chi Chuan. Les familiers de notre style y retrouveront des éléments concernant l’exercice de la technique « Rolling Thunder Hands ». Notez qu’un article de Mike Sigman, traduit sur le site, traite de ce sujet ; pourquoi il ne faut pas s’entrainer avec des poids.

Je souhaite évoquer deux expériences pour illustrer pourquoi je doute que l’utilisation de poids lourds puisse, d’une manière ou d’une autre, « améliorer » le Tai Chi. Un jour, un homme âgé a rendu visite à la salle de Sifu. Il mesurait environ 1,68 m et était de constitution très menue. Sifu m’a demandé de pratiquer le tui shou (poussée des mains) avec lui ; je me doutais bien qu’il avait été invité dans ce but précis. Nous avons commencé par l’exercice de base des « Quatre Directions ». Il était détendu et souple, et pourtant, il donnait l’impression de peser deux fois plus lourd que ce que laissait supposer sa silhouette. Sans le moindre effort, il me faisait vaciller dans tous les sens, le tout avec le sourire et de la bonne humeur. Lorsque nous avons arrêté, il a simplement dit : « Très bien. » C’était gentil de sa part, mais j’ai compris à cet instant que quelque chose de bien différent se jouait dans cet art. Il était impossible de « cerner » cet homme au seul regard. Ce qui m’a fasciné, c’est l’habileté et la maîtrise évidente de ce petit homme. Après avoir pratiqué avec lui, je ne pouvais m’empêcher de me demander : « Que vient-il de se passer ? »

Lorsque j’ai pratiqué le tui shou avec Sifu Cheng Tin Hung pour la première fois, j’ai eu l’impression d’être en pleine mer agitée, ballotté dans tous les sens ; lui aussi était détendu et souple, mais on sentait qu’il aurait pu faire tout ce qu’il voulait, toujours avec le sourire. Je n’ai jamais rien ressenti de tel depuis. Je n’ai jamais revu ce vieil homme, mais il m’a indéniablement marqué.

Ces deux exemples démontrent que l’utilisation de poids lourds n’est pas nécessaire pour développer la force spécifique requise au Tai Chi. Lorsque Sifu Cheng lui-même a été interrogé sur l’usage des poids, il a répondu : « Il n’y a aucun mal à utiliser des poids, mais ce n’est pas le type de force dont on a besoin au Tai Chi. » Aucun de ces deux hommes n’avait besoin de poids pour exceller au Tai Chi. Ils illustraient parfaitement les résultats d’un entraînement de longue haleine et le niveau qu’il est possible d’atteindre grâce à une pratique assidue. Traitez-moi de traditionaliste si vous voulez, mais j’apprécie les « méthodes d’antan » et, comme ces deux hommes l’ont prouvé, il suffit simplement de les pratiquer.

Les seuls poids que nous utilisions lors de l’entraînement au club de Sifu Cheng Tin Hung étaient de petits poids à main (d’environ 2,3 kg / 5 livres). Il s’agissait de vieilles boîtes de jus de fruits remplies de soudure et recouvertes de ruban adhésif. Elles servaient uniquement à développer la vitesse de frappe, et non à renforcer la musculature. Nous enchaînions cent coups de poing par minute pendant vingt minutes, puis nous devions effectuer autant de coups de poing sans les poids qu’avec eux.

J’ai toujours pensé que si l’on pratique le Tai Chi, on n’a pas besoin de poids. Si l’on ne pratique pas le Tai Chi, les poids ne seront d’aucune utilité. Les textes classiques ne mentionnent nulle part l’utilisation de poids. Au contraire, ils suggèrent une approche opposée : celle d’hommes âgés triomphant d’adversaires plus jeunes grâce à la souplesse, à la sensibilité, à l’habileté, à la puissance propre au Tai Chi et à la stratégie, le tout acquis par la pratique même du Tai Chi.

Il est trop facile de recourir à la force brute pour vaincre un adversaire plutôt que de faire appel aux compétences spécifiques du Tai Chi. Si l’on en arrive là, c’est qu’il y a un problème. Que se passe-t-il lorsque la force vient à manquer face à un adversaire plus habile ?
Les classiques du Tai Chi disent : là où il y a un effort et une respiration audible, il n’y a pas de véritable puissance ; là où il y a une puissance détendue et une respiration silencieuse, on trouve la dureté de l’acier pur.

Je me demande d’où vient ce besoin d’utiliser des poids lourds pour s’entraîner au Tai Chi Chuan. Est-ce le sentiment de se bâtir une « armure » protectrice supplémentaire ? Une sorte d’« assurance » pour se sentir « plus fort » ? Et les poids apportent-ils réellement quelque chose aux compétences requises en Tai Chi ?
Nous disposons du système de force interne qui développe le type de corps et de puissance nécessaires au Tai Chi. J’ai vu des personnes n’ayant jamais soulevé de poids de leur vie encaisser des coups sans blessure tout en étant capables de générer une puissance considérable.

Peut-être existe-t-il un sentiment sous-jacent selon lequel l’entraînement au Tai Chi ne suffit pas à lui seul. Qui sait ? Libre à chacun d’utiliser des poids, mais je pense qu’il vaudrait mieux consacrer ce temps à la pratique de l’art lui-même. Il ne m’appartient pas de dire à qui que ce soit comment s’entraîner ; chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Mon seul souhait est que l’on réfléchisse à sa pratique et que l’on se pose la question : le travail avec des charges lourdes apporte-t-il réellement quelque chose au Tai-chi ?

Ian Cameron