Intervention d’Isabelle Boitière, 5ème duan et co-fondatrice de Zhen Wu, lors d’une table ronde organisée le 14 février 2026 par le Comité Régional Île de France de la FFAEMC, sur le thème « Spécificité des armes et instruments dans nos quatre spécialités ».

Les différentes armes
Introduction
Comme vous le savez, le tai chi chuan a été fondé et développé sur les Monts Wudang, au sein de temples taoïstes, par des moines qui cherchaient à se défendre d’agressions extérieures à une époque où les monastères étaient souvent attaqués et pillés, alors qu’ils cherchaient à vivre en harmonie avec la nature !
C’est pourquoi, les armes de tai chi sont pratiqués en self défense. De même qu’en pratique à mains nues, on les utilise avant tout pour se protéger d’attaques en parant, détournant, puis en contre attaquant. On dit que Chang San Feng se serait inspiré de l’observation d’un combat entre une grue et un serpent pour élaborer notre art. De même avec les armes, l’observation des animaux joue un rôle essentiel. Quand on pratique le tai chi, le corps est sollicité dans son ensemble de la racine (les pieds) jusqu’au bout des doigts. Tout est connecté. Il en sera de même en pratiquant les armes, qui seront une extension du corps, totalement englobée dans le mouvement.

Les armes du tai chi traditionnelles sont le sabre, l’épée et la lance, mais il y a aussi le (ou les) bâton(s), l’éventail, la canne…
Selon les écoles, le choix des armes pratiquées sera différent ainsi que leur apparence, leur poids, etc. Pour choisir son arme, on demande conseil à son professeur, et quand on a trouvé l’arme qui nous convient le mieux, elle devient une « partenaire », une extension de nous-même. On peut même s’y attacher comme un musicien à son instrument de musique, lui donner un nom… Les exemples sont nombreux dans la littérature et le cinéma : Excalibur dans la mythologie celtique, Destinée dans Tigres et Dragons… On l’entretient, on la protège…
Le sabre
Le sabre a une lame large et légèrement courbe, tranchante sur le côté bombé. Sa longueur doit être proportionnelle à sa taille, idéalement du poignet aux yeux quand on le tient le long du corps. Certaines armes du tai chi comme le sabre ou l’épée peuvent être en bois ou en métal. En ce qui me concerne, je préfère pratiquer avec des armes en métal. Le bois peut convenir à l’apprentissage et la pratique en plein air dans des lieux public, mais je trouve les armes en bois moins vivantes. En effet, même si nous ne pratiquons pas avec des armes aux lames très flexibles comme dans le kung fu, on peut faire vibrer le bout de la lame en piquant, ou faire siffler l’air en tournant par exemple. Pour les mêmes raisons, on évitera les armes moulées d’une seule pièce. Des foulards peuvent être attachés à la poignée. Selon mon professeur, Dan Docherty, le foulard rouge servait à éponger le sang de l’adversaire !
Quand on pratique le sabre, on cherche à s’inspirer des qualités du tigre. Comme lui, on bondit, on se déplace, on esquive et on se déploie dans des postures larges et étirées. Le sabre s’enroule autour du corps comme une armure avant de jaillir. Avec agilité et souplesse, on se déplace, on avance, on recule, on tranche, on pique… Le sabre est connecté au corps, prolongement de la main en parfaite harmonie.
Dans la pratique à mains nues, on utilise 8 forces (ou portes, ou potentiels) ; Peng, Lu, Ji, An, Cai, Lie, Zhou et Kao. Chaque arme dispose aussi de 8 forces spécifiques.

Pour le sabre :
Pi – trancher couper
Ci – percer
Tan – attaquer de bas en haut pour couper, taillader les parties génitales
Tuo – pousser en utiliser la main libre pour soutenir le dos de la lame
Ti – lever le sabre, le plus souvent le tranchant vers le haut
Liao – dans un mouvement continu, détourner et trancher par exemple
Chen – s’abaisser et utiliser le sabre pour presser vers le bas l’arme ou le corps de l’adversaire
Lu – détourner une attaque sur le côté
L’épée
L’épée a une lame plus fine que le sabre et droite et tranchante des deux côtés. Quand on pratique les enchainements, des pompons peuvent être accrochés à la poignée et suivent le mouvement en harmonie. Ils ajoutent une difficulté car ils peuvent s’enrouler autour du poignet et gêner le mouvement si celui-ci est mal exécuté !

Pour mon professeur l’épée était l’arme la plus noble, la plus subtile et celle nécessitant le plus de maturité et d’expertise. Quand on pratique l’épée, on se déplace dans toutes les directions, horizontalement et verticalement, on s’enroule, on se déploie, dans des mouvements lestes et gracieux. Tel le dragon, on « plonge » et on « vole ». Le corps et l’épée ne font qu’un.
Les 8 forces (potentiels) de l’épée :
Kan – trancher
Liao – dans un mouvement continu, détourner et trancher par exemple
Mo – frapper et détourner dans un mouvement circulaire
Ci – piquer, percer
Chou – tirer devant en brossant l’arme de l’adversaire
Ti – utiliser l’épée pour soulever l’arme de l’adversaire
Heng – dévier horizontalement et pousser
Dao – dévier avec l’épée pointe en bas
La lance

La lance est un bâton long avec une pointe d’acier en forme de losange au bout et éventuellement des petites plumes à sa base. Elle se manie à deux mains.
Sa longueur permet de pointer un adversaire à une plus grande distance. Avec une lance, on peut enrouler l’arme de l’adversaire tel le serpent pour le désarmer. On peut aussi utiliser le rebond avant de contre-attaquer avec une force explosive (fa jin). En glissant les mains le long de la lance, on peut rapidement changer l’angle d’attaque.
Les 8 forces (potentiels) de la lance :
Peng – parer vers le haut
Lu – diriger la force sur le côté
Ji – attaque directe et devant
An – diriger la force vers le bas
Tiao – lever, soulever l’arme de l’adversaire en vue de contre-attaquer
Tan – rebondir, par exemple sur l’arme ou le poignet de l’adversaire pour lui faire lâcher prise
Qian – tirer, arracher, en utilisant une force enroulant comme une spirale
Dian – viser un point précis avec le bout de la lance opposé au pic
L’éventail
La spécificité de l’éventail et que son usage en tant qu’arme est un usage détourné de sa fonction première. Particulièrement discret et d’aspect inoffensif, il peut s’avérer redoutable en tant qu’arme, surtout lorsque des lames d’acier ou de bambou sont dissimulées sous la soie. Les pointes pouvaient même contenir du poison !
Je n’ai pas trouvé de référence à un animal lors de mes recherches mais je pense que l’on peut l’associer à la grue, qui pique avec son bec et déploie ses ailes avec beaucoup de grâce. On pare et on pique l’éventail fermé, et on le déploie dans un claquement qui peut créer la surprise et déstabiliser un adversaire ! On peut aussi enrouler l’éventail autour de la taille pour le dissimuler dans le dos.
La canne
J’ai découvert que la canne était une des armes du tai chi avec Bob Lowey lors de rencontres en Suisse. L’homme étant très taquin, quand on l’a vu arriver avec sa canne en imitant Charlot, j’ai d’abord pensé à une blague, mais il nous a enseigné une forme de canne style yang traditionnelle quoique relativement récente. La gestuelle m’a semblé proche du sabre dans les parades, du bâton dans les attaques, mais son intérêt particulier réside dans la partie supérieure arrondie qui peut servir de crochet pour saisir le cou ou une cheville et balayer la jambe de l’adversaire. En outre, comme l’éventail, la canne peut se porter discrètement sans susciter de défiance.
Pourquoi pratiquer les armes du tai chi ?
Self-défense
La pratique des armes de nos jours peut sembler anachronique. En effet, il y a bien longtemps que l’on ne se promène plus un sabre dans le dos ou une épée à la ceinture ! Toutefois, en cas d’agression, on peut saisir des objets du quotidien à notre portée pour se protéger comme on le ferait avec une des armes du tai chi. Utiliser un parapluie pour parer comme avec un sabre par exemple, ou parer avec un balai comme avec une lance, voire une béquille, même si je ne vous souhaite pas d’être agressé si vous marchez avec les béquilles !
Pour bien comprendre la fonction martiale des armes, il est important de pratiquer à deux, en testant avec un partenaire les applications martiales, et en pratiquant des formes à deux. Dans mon école, nous pratiquons un enchainement sabre/lance dont les mouvements au sabre sont ceux de l’enchainement. Selon les écoles divers enchainements à deux sont proposés.
Quand on pratique les applications martiales avec des armes, on va bien sûr respecter tous les grands principes du tai chi. Par exemple, on n’opposera jamais la force à la force comme on peut le voir fréquemment dans les films de cape et d’épée où il y a toujours un moment où les adversaires s’opposent en poussant épée contre épée. En tai chi, on ne s’oppose pas, on va glisser l’épée sur l’épée de l’adversaire pour dévier sa force.
Santé
La pratique des armes apporte les mêmes bénéfices que la pratique à mains nues : étire et relaxe les muscles et les os, facilite la circulation sanguine et du chi… Un plus est apporté, car même si nous pratiquons lentement les enchainements comme à mains nues, le poids des armes, les sauts et les enroulés apportent du dynamisme et un travail cardio et musculaire plus intense.
Pratique à mains nues
Quels sont les bénéfices pour notre pratique à mains nues ?
Renforce le yi (intention) : avec une arme dans les mains l’intention est plus évidente. On ne quitte pas l’arme des yeux, on est connecté corps et arme dans une même intention.
Amélioration de la souplesse : Guidé par l’arme, on étire et améliore les postures. A chaque fois qu’on enroule l’arme autour du corps, on y gagne de la souplesse au niveau de la taille par exemple.
Plus de légèreté : après avoir pratiqué avec une arme, d’autant plus si elle est relativement lourde, on se sent léger en pratiquant à mains nues après !
Meilleur équilibre : une arme, par son poids ou sa taille, perturbe l’équilibre et nous oblige à une grande rigueur, qui ne fera qu’améliorer notre équilibre à mains nues.
